Une histoire à la noix où les Infidèles Épopées d’une femme en terre basque #1

 

Une belle journée d’octobre s’annonce. Le vent du sud réchauffe le visage poupon de Marie. Malgré sa corvée habituelle, la jeune enfant chantonne. Aller chercher le pain au village, poussée et caressée par cette brise légère, ressemble aujourd’hui à une balade estivale.
Le chemin est recouvert des premières feuilles d’automne. La petite fille observe les arbres qui le jalonnent, guettant les premières noix, promesses d’une gourmandise au goût de l’interdit.
Il s’agit d’un jour de semaine comme les autres. Un jour sans école.
A défaut d’autres enfants de son âge pour jouer, Marie occupe son temps avec ses camarades à quatre pattes. Les vaches dont elle a la charge suscitent toute son attention, concentrent toute son affection et animent son imaginaire d’écolière buissonnière.

Sa longue marche jusqu’au village est souvent l’occasion de flâneries et d’amusements. Insectes, musaraignes, oiseaux, fleurs étranges sont autant de distractions étonnantes. Le temps de ce qu’elle imagine balade, adieu les corvées et la dureté de sa grand-mère ; adieu exigences de sérieux, calme et douceur à l’image de la Vierge Marie. Eau vive évoluant au grès des marées de ses émotions plus que jeune ruisseau naissant au fond de la vallée, Marie déborde d’énergie.

Portée par les rafales du vent, elle fait voler son long tablier en tournant sur elle-même. Lavé la veille, il sent bon le savon de Marseille. Marie avance lentement sur la pointe des pieds, tête haute et bras légers mimant les belles dames qu’elles croisent à l’église certains dimanches.

Seuls les ongles noirs qui dépassent de ses chaussures trop petites assombrissent le tableau de cette matinée et lui rappellent sa triste condition d’orpheline d’une famille d’agriculteurs sans le sou.
À l’approche du village, Marie se ressaisit. Elle se doit d’être irréprochable. Sa grand-mère le lui répète chaque matin, ânonnant en guise de menaces quelques phrases en basque, comme une litanie liturgique.  « Tu ne dois pas t’amuser et faire ton intéressante, fais-toi discrète et reste sage et surtout ne traîne pas »
A huit ans, la petite fille ne sait pas trop à quoi cela correspond et ce que l’on attend d’elle, mais la vue de ces doigts de pied noircis par la poussière du chemin, lui fait l’effet d’une âme misérable. Elle tente donc de les recroqueviller, espérant les cacher aux yeux des villageois. Sa démarche lourde et saccadée, sa tête baissée donne à sa silhouette l’allure d’un corps vieillissant. Elle ne quitte pas ses orteils récalcitrants des yeux.

Sur la place, le marché bat son plein. Les cris des paysans et des poissonnières, les « kaskarot »,  arrivées de la ville voisine donnent un air de fête à cette agitation.

Malgré le peu de temps dont elle dispose, Marie flâne d’étal en étal. Pas à pas, d’une main furtive, elle caresse les fruits tout en se pourléchant les babines. Fascinée par les reflets argentés des écailles jonchant le sol, elle fait escale devant des poissons plus improbables les uns que les autres. « Ca doit être beau l’océan » chuchote-t-elle.

Pour quelques instants, elle en oublie ces orteils qui dépassent, les corvées qui l’attendent, le temps qui défile et l’importance de la mission confiée.
Un sourire  éclaire son joli minois et le bleu de ses yeux prend un air vague. En croisant ses mains sur sa poitrine, elle se fait une promesse, une prière : être sage, très sage et voir la mer. Son cousin le lui a promis : pour ces neuf ans, il l’amènera sur son cheval et parcourra les huit kilomètres nécessaires.

Les cloches de l’église la sortent de sa rêverie. Elle doit faire vite pour ne pas se mettre en retard.

Elle réajuste son tablier et vérifie le contenu du porte-monnaie, poursuivant sa route à contrecœur. Elle traverse le reste du village en grommelant, pestant contre les exigences des adultes.

La boulangerie pointe enfin son nez. Derrière la grille de la cours de l’école attenante, des enfants toisent la petite fille du haut de leur bonheur. Elle entend même l’un d’eux la traiter de sorcière en riant plus fort encore.
Marie baisse les yeux et serre les dents pour ne pas pleurer.

Elle arbore un sourire convenu, récupère sa commande et paye sans un mot. Le pain de deux kilos est lourd pour ses bras frêles. Ses doigts de pied lui font mal. Marie se concentre et en appelle au soutien du petit jésus pour traverser le village sans être repérée.
Une fois loin des regards, faisant dos à l’église, Marie fait une pause et  laisse ses orteils gambader.  Elle palpe à nouveau la douceur de l’air chaud qui lui caresse le visage. Elle ferme les yeux et en apprécie toute la délicatesse. L’odeur des fougères et des champignons lui rappelle les escapades en forêt avec son cousin. Il est gentil César et cela lui fait du bien d’y penser. Peut-être viendra-t-il avec elle aujourd’hui pour garder les vaches ?

Au détour de la grande côte, à mi-chemin, vers Achafla baita, elle aperçoit des noix jonchant le sol et, malgré les dix heures qui sonnent, Marie décide de faire escale. Juste une minute…

Elles sont encore fraîches, et pas très bonnes, il faut l’avouer, mais si délicieusement chaudes sous son palais. Marie se régale.
Confortablement installée sur un lit de mousse, le pain posé avec précaution à ses côtés, elle déguste son butin avec gourmandise, heureuse de cette escale savoureuse.
Le son des cloches met à nouveau un terme à sa récréation. A croire que le curé a fait alliance avec le petit Jésus et la suit pas à pas, ne lui laissant aucun répit.
Marie se relève et reprend sa route en accélérant la cadence. En voyant passer la carriole du voisin en haut de la colline, elle sait qu’elle est déjà très en retard et que les vaches l’attendent. Elle coure.
Des tirs de fusil et des aboiements la font sursauter. Voici le temps de la chasse et des repas qui n’en finissent pas. Marie déteste ça : des hommes qui boivent, parlent et chantent fort ;  des femmes qui s’agitent et s’affairent en cuisine, sans que personne ne prenne soin d’elle.

« Quand je serai grande, je vivrai à la ville, je serai une dame et j’aurai une jolie famille. » Marie rêve à haute voix et ses phrases résonnent comme une nouvelle promesse.

Fatiguée par sa course effrénée,  la petite fille fait une halte au pied du chêne qui longe la métairie familiale, deux cents mètres plus bas. Elle pose délicatement son pain au pied de l’arbre et souffle quelques minutes. Elle réajuste son chignon, essuie son tablier, en vérifie le contenu.

Le porte-monnaie reste introuvable. Marie s’agite, s’affole. Yeux mouillés, bouche ouverte, elle scrute le sol. Aucune escarcelle  en vue. En continuant sa recherche et dans un réflexe, elle entame Le Notre Père : « gure aïta, zeruetan zirena, xaindu izan… ».

Elle essaye de se souvenir… la boulangère, l’église, le lavoir, le champ de maïs… Elle décide de faire demi-tour. Il a du tomber pendant sa course. Sa tête fait des va-et-vient et balaye le chemin au rythme de ses pas saccadés. Rien en vue.
En dévalant la grande côte qui la mène sous les noyers, perdue dans ses pensées, Marie glisse et s’affale. Genoux en sang, doigts meurtris, tablier sali, elle se relève avec difficulté et laisse éclater ses sanglots.
Assise au milieu du chemin, elle tente de reprendre ses esprits. Il est très tard, elle doit rentrer avec ou sans son porte monnaie ! La punition sera rude mais les hommes vont revenir de la chasse et elle doit s’occuper des vaches.

Résignée, elle arrache quelques fougères à portée de mains pour essuyer ses plaies et rendre à son tablier un air propret.

Séchant ses larmes d’un revers de la main, Marie marmonne en pleurant sur son sort et renouvelle sa prière. C’est sûr, elle ne recommencera pas ! Elle restera sage et ne s’amusera plus jamais en faisant le travail ! Petit Jésus, Sainte Vierge, pardonnez moi !

La voilà résignée à repartir. Doucement, elle se relève. De rage, elle donne un coup de pied dans les bogues qui jonchent le sol, et le voilà qui apparaît sous le tas de feuilles ! « Un miracle, c’est un miracle ! »
Marie le porte à son cœur comme un trésor retrouvé. Malgré ses blessures, elle volette et reprend sa route jusqu’au chêne d’un pas léger. Elle accélère son rythme en riant.  Une fois le pain récupéré, elle racontera tout à César. Il n’en croira pas ses oreilles !

Elle arrive enfin au pied de l’arbre. Pintto, l’imposant chien du voisin lui fait face, menaçant. Dans sa gueule, le pain, son pain.
D’une main tremblante, Marie tend son bras vers l’animal. « Pintto, Pintto…s’il te plait…rends le moi »

L’animal familier devenu chien de garde grogne sans rien lâcher. L’arrivée des chasseurs le fait détaler laissant Marie abattue, les yeux rougis par la culpabilité.

 

 

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