Venise à deux voix

IMG_4931Des jours que je suis cloîtré ici, dans cet hôtel ensoleillé du Nord de Venise. Au bord du canal où je loge, se dresse, au milieu des maisons basses, un immeuble étroit de quatre niveaux. De couleur jaune passé, assombri de traînées noires, un peu en retrait de l’alignement des autres maisons, il bénéficie d’une placette devant.
Depuis ma chambre à la fenêtre toujours ouverte, j’aime l’observer. Du lever au coucher du jour, au grès des marées humaines qui la traversent, le camponito change de tonalité, de ramages.
Les aller-venues, les rumeurs, les lumières changeantes sur le sol pavé animent mes journées solitaires.
La demeure elle, reste imperturbable.  C’est à peine si les nombreux passants la remarquent.
Pourtant, je la trouve fascinante. Aux deux premiers niveaux, les trois fenêtres sont surmontées d’un fronton ombragé. Quelques carrés sculptés ornent la façade entre les fenêtres.
Tel un décor, elle reste immuable et personne ne semble l’habiter. D’ailleurs, on ne voit pas de porte.
Seule une jeune femme à l’allure fine et masculine apparaît et disparaît à ses abords.
Chaque matin, au moment où le jour tarde à venir, elle surgit d’un pas vif et décidé. Elle s’installe sur un des parapets de la placette, sous un lampadaire, juste devant la maison. Elle réajuste les lacets de ces bottines, enfonce sa casquette jusqu’à la lisière de ses yeux. D’une voix encore rayée de sommeil, elle appelle Tagadalito, le chien d’un voisin qui erre volontiers aux heures où les rues sont désertes puis disparaît, dans la ruelle.
L’agitation des chats du quartier à son retour ne me laisse aucun doute : ses bras sont encombrés de victuailles poissonneuses.
Quand je ferme les yeux, je tente de visualiser le marché, la place Del Pescaria, les étals foisonnants. J’entends les rires des poissonniers, admire le clapotis de l’eau du grand canal qui fait des embarcations des danseuses délicieuses.
Je l’imagine choisissant ses produits avec précision. Dans mon univers romanesque, celle que j’ai dénommé Sofia, argumente, négocie d’un sourire malicieux.
Puis, dans une urgence que je ne comprends pas, je la vois revenir vers cette maison et disparaître.
C’est alors que je guette un mouvement, un changement sur la façade de cet immeuble. Chaque fenêtre est différente : rideaux à demi ouverts, volets de bois, stores intérieurs. Au dernier étage, deux fenêtres plus grandes sont fermées par des panneaux de bois vert foncé. Une cheminée surplombe le toit en tuiles.
Mais malgré mon insistance, mes prières silencieuses, rien ne bouge.
La maison garde son mystère et la délicieuse Sofia aussi.

Brigitte Le Chevalier
Emmanuelle Hourmat
Février 2020 – Venise

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